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La poésie permet-elle d’élargir le regard que nous portons sur les choses ?

Posté par Adam, mise à jour le 20/07/2016 à 02:20:54

La poésie permet-elle d’élargir le regard que nous portons sur les choses ?


Posté par camille

La poésie fut la première forme littéraire, elle fut d’abord synonyme de littérature et recouvrait tous les genres : épopée, satire, théâtre et même philosophie. Ce n’est que peu à peu qu’elle s’est constituée en un genre autonome, défini comme un art du langage visant à exprimer ou à suggérer par le rythme, l’harmonie et l’image. Elle semble apte à aborder tous les thèmes et ses formes versifiées ont éclaté dans les cent cinquante dernières années. Pourtant, goûtée confidentiellement, associée à un lyrisme personnel, la poésie est-elle repli pour son auteur et son lecteur ou bien permet-elle d’élargir le regard que nous portons sur les choses ? S’interroger sur ce dernier point, c’est bien sûr se demander si on peut parler de la poésie ou des poésies ; s’interroger aussi sur ce « nous » qui regarde( et il semble alors qu’il nous faudra nous interroger avant tout sur la réception et le lecteur) ; sur ce regard qui est observation mais peut-être aussi de manière plus précise, point de vue ; enfin, c’est s’interroger sur ces « choses » sur lesquelles porte le regard et nous forcer nous-mêmes à prendre en compte les sens les plus larges de ce terme : objets matériels, idées, sentiments, réalité et rêve …. Dans un premier temps, nous montrerons ce qui peut faire penser que la poésie ne peut être une ouverture pour le lecteur. Puis, en repoussant au fur et à mesure les idées fausses sur la poésie, nous montrerons que, par les thèmes multiples qu’elle a su aborder, la poésie s’est toujours voulue une ouverture sur le monde et regard porté sur celui-ci. Enfin, nous analyserons les spécificités du langage poétique qui font de la poésie un art quasi magique qui transforme et élargit notre vision des choses.


Poésie de cour au XVI, poésie académique au XVIII, poésie narcissique à l’époque du romantisme, poésie symbolique obscure, poésie surréaliste absurde : nombreux furent les reproches adressés à la poésie et l’accusant d’être un art fermé sur lui-même.
Longtemps, en effet, les poètes écrivirent protégés par des mécènes, des rois, quelquefois sur commande. La poésie peut alors apparaître comme un art de commande où le chant d’expression, le champ de vision (et l’on rejoint ici l’idée d’élargissement du regard) semble strictement défini : la Cassandre des Sonnets de Ronsard n’a jamais existé et Ronsard ne fait que reformuler dans le poème qu’il lui adresse « Mignonne, allons voir… » le topos du Carpe diem énoncé par Horace, le poète latin. De plus, la Pléiade à laquelle appartenait Ronsard a développé des formes canoniques comme le sonnet qui semblent avoir restreint l’espace des possibles : le regard semble devoir se couler dans un moule.
Les poètes du premier romantisme semblent, eux, surtout soucieux d’exprimer leur intériorité, d’exalter leurs propres sentiments : ainsi Hugo, dans « Vieille chanson du jeune temps », évoque un souvenir personnel ou bien dans Les Contemplations pleure la mort de sa fille Léopoldine.
À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, c’est un reproche d’obscurité qui sera développé contre les poésies symboliques puis surréalistes. La première reste très difficile d’accès à cause d’un vocabulaire rare et d’une syntaxe recherchée, ainsi Mallarmé dans « Futile » : « Princesse ! à jalouser le destin d'une Hébé /Qui poind sur cette tasse au baiser de vos lèvres, /J'use mes feux mais n'ai rang discret que d'abbé /Et ne figurerai même nu sur le sèvres. » La deuxième par le principe de l’écriture automatique produit des poèmes qui ne veulent pas a priori avoir de sens et Eluard peut écrire : « Les guêpes fleurissent vert /L'aube se passe autour du cou. » Le lecteur dérouté peut alors, bien loin d’élargir son regard, se fermer à des expressions absconses.
Ainsi, à travers les époques, la poésie peut sembler s’être restreinte dans les formes possibles, le poète a pu paraître centré sur lui-même, narcissique, peut soucier de s’ouvrir au lecteur ou d’élargir le regard de celui-ci.

Mais nous verrons que ces objections peuvent être dépassées et que par les thèmes mêmes qu’elle aborde, la poésie nous permet d’élargir le regard que nous portons sur les choses.
En effet, quand la poésie de cour ou la poésie romantique traite de l’amour, elle traite avant tout d’un thème universel, que la vision qui en est donnée vienne d’une commande ou d’une démarche personnelle. Le poète, par son œuvre, offre un certain regard sur ce sentiment, regard qui n’étant pas forcément celui du lecteur, vient enrichir celui-ci. Ainsi Ronsard et Hugo, dans les poèmes cités ci-dessus viennent lier amour et temps qui passe, associant à la douceur possible de l’amour la nostalgie et le regret. Baudelaire, dans « Une charogne », s’il semble traiter du même thème, le fait avec une cruauté nouvelle (« Et pourtant vous serez semblable à cette ordure ») qui nous conduit à élargir le regard que nous portons sur l’amour en réfléchissant au lien qu’il entretient avec des sentiments moins nobles comme la haine et la cruauté.
La poésie a ainsi pu être considérée comme le vecteur privilégié de la réflexion sur ces thèmes universels, comme un moyen agréable, grâce à ses sonorités, ses rythmes, ses images, d’amener le lecteur à une réflexion plus poussée. Lucrèce, dans l’Antiquité, a choisi la poésie pour transmettre sa pensée philosophique : « le doux langage des Muses » est comparé au « miel » qui permet de faire avaler l’amer médicament qu’est la doctrine du philosophe (De Rerum Natura). La Fontaine a joué de toutes les possibilités de la versification pour faire adhérer le lecteur à ses Fables. Bien plus tard, les poètes engagés le feront aussi ; ils savent que le caractère scandé, les jeux de langage de l’art poétique attirent l’attention du lecteur et lui font découvrir une pensée nouvelle : c’est le cas de Hugo dans Les Châtiments face à Napoléon III, d’Eluard dans « Liberté » face à l’oppression allemande de la seconde guerre mondiale (et c’est bien pour cela que le poète revient à ce moment-là à une forme plus traditionnelle de poésie, audible par tous). On voit que l’on retrouve ici le nom de Hugo. Le romantisme a, en effet, vécu une évolution d’un lyrisme personnel à un lyrisme collectif et l’on peut espérer dès lors que son art poétique fasse suivre le même chemin à son lecteur élargissant son regard vers ses « frères » (Lamartine et Hugo usent de ce terme).
La poésie a su aussi dépasser ses thèmes traditionnels pour s’attaquer à tous les domaines de pensée. Baudelaire (dans les Fleurs du Mal : « Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville / Change plus vite, hélas ! Que le cœur d'un mortel) ») et Apollinaire, dans Alcools, en furent les précurseurs en faisant de la poésie un outil de description du réel : ils nous donnent à voir leur vision du monde moderne , et celle-ci en s’imposant à nous, nous force à élargir notre regard. Eugène Guillevic semble personnifier les notions de géométrie dans ses Euclidiennes et nous fait porter un regard sentimental sur ces entités abstraites en faisant par exemple crier ses «Parallèles ». Francis Ponge, quant à lui, dans Le Parti pris des choses, nous invite à porter un nouveau regard sur les objets de ces descriptions, objets du quotidien, animaux ou plantes.
La poésie semble donc apte à tout dire, ses thèmes semblent infinis et propres à élargir le regard du lecteur. Elle semble rejoindre en cela ce que Proust disait des arts dans Le Temps Retrouvé : « Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre ».

Il nous faut donc dans un dernier temps étudier les spécificités de l’art poétique dont on a entraperçu qu’il était un art du langage qui reposait sur le rythme, l’harmonie et l’image.
C’est l’analogie, le lien fait entre deux éléments distincts et distants du monde, que Proust considère comme le travail premier de l’écrivain. Or l’analogie est bien caractéristique de l’écriture poétique. Alors même qu’elle renonce au vers, la poésie a gardé une utilisation importante de l’image, ainsi Francis Ponge, accumule-t-il les images pour nous donner une nouvelle vision de son « Papillon » : « Minuscule voilier des airs maltraité par le vent en pétale superfétatoire, il vagabonde au jardin. » Ici les images de « voilier » et de « pétale » renvoient assez facilement à la forme et à l’environnement du papillon mais nous permettent de le considérer d’une manière nouvelle, dans sa fonction de transporteur des pollens, comme fondu avec les fleurs qu’il explore aussi. Dans le poème, « Correspondances », Baudelaire mêle à une première sensation, d’autres sensations liées aux autres sens : « Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,/ Doux comme les hautbois, verts comme les prairies». Il nous amène ainsi à faire des correspondances qui nous amènent à élargir nos perceptions.
Les images restent quelquefois plus obscures, comme celles précédemment citées d’Eluard : « Les guêpes fleurissent vert / L'aube se passe autour du cou. » L’écriture automatique nous force en effet à concevoir, non une autre vision humaine de la réalité, mais comme une autre réalité : celle où les mots n’ont plus pour fonction de dire les choses mais les créent. La poésie est en effet avant tout un art du langage et va nous faire considérer celui-ci sous un angle nouveau. Le poème contrairement à la prose pure n’a pas pour but premier la communication d’un message. Les mots ne sont plus véhicules de leur sens premier, le poète exploite à chaque instant leur polysémie : comment faut-il comprendre le mot « aube » ici, est-ce le lever du soleil ou la tenue du communiant ?
Le mot, dans la poésie, n’est plus un moyen : ce n’est plus le signifié qui importe mais le signifiant. le mot devient un objet esthétique par son aspect, par ses sonorités. Les assonances, les allitérations, les rimes dans la poésie versifiée viennent exploiter l’aspect sonore du mot comme dans le vers célèbre de Mallarmé : « aboli bibelot d’inanités sonores ». Apollinaire de son côté a le premier exploité la dimension visuelle du mot en lui faisant prendre une forme nouvelle dans ses Calligrammes.


La poésie apparaît donc comme un moyen privilégié d’élargir notre regard : ses images, ses sonorités, son traitement du mot dans la page, la rendent agréable et apte à faire passer les messages les plus variés, les visions du monde les plus étranges. Mais bien au-delà, elle nous invite à élargir notre regard sur les mots qui nous permettent de dire les choses et qui deviennent eux-mêmes objets de notre réflexion et de notre rêverie, l’ouvrant à l’infini.


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